LE CHÂTEAU ROSE[1]ET LE DOMAINE GIRAUD À ARC ET SENANS


Les informations concernant les membres de la famille Giraud de Saint-Fargeol m’ont aimablement été communiquées par madame Marie-Louise RAMBAUD, petite fille de Michel Jean Lazare Aigrot et arrière-petite fille de Paul Aigrot et de Françoise Anaïs Eulalie Giraud. Paul Aigrot, ingénieur de l'École Centrale des Arts et Métiers de Paris, entrepreneur, vécut à Arc et Senans, où il fut conseiller municipal de 1870 à 1878, maire pendant quelques mois en 1878 et capitaine de la garde nationale. Il a acquis en août 1886 la "villa du Pont" au lieu dit "Au Poiffond" des héritiers de Louis Stanislas Xavier Maire, conseiller à la cour d'appel de Besançon. Il était le beau-père d'Étiennne Destot.

Cette personne, qui habite encore à ce jour le château de La Vallade à Saint-Fargeol, venait, dans sa jeunesse, passer ses vacances à Arc et Senans à la « villa du pont » au bord de la Loue, qui appartenait à l’époque à Marie Léonie Antoinette Aigrot, fille de Paul Aigrot et de Françoise Anaïs Eulalie Giraud, d'Étienne Destot.

Originaires de Saint-Fargeol, hameau de La Vallade dans l'Allier, arrondissement de Montluçon, les Giraud se sont implantés dans la commune voici plus de 150 ans pour une période d'un siècle environ (1847 - 1952, soit 3 générations). Ils ont marqué le centre du village par un ensemble de constructions importantes qui ont survécu et qui sont encore utilisées aujourd'hui : une grande bâtisse bourgeoise, le « Château Rose », aujourd’hui bâtiment communal qui abrite la mairie et quelques appartements en location, ainsi que plusieurs dépendances attenantes, ensemble situé dans un grand parc planté d’arbres séculaires, dont plusieurs séquoias[2] et un vaste jardin potager sur lequel s’élèvent aujourd’hui la salle polyvalente et les bâtiments périscolaires.

L’histoire des Giraud de Saint-Fargeol est étroitement liée à celle des Champomier, originaires d’un village voisin, Saint-Hilaire de Pionsat (63), mais aussi avec la Louisiane, état du Sud des États-Unis, possession française jusqu’en 1803, date à laquelle Napoléon Bonaparte la vendit aux États-Unis d’Amérique, où de nombreux colons français se sont implantés. Cette province occupait alors un espace beaucoup plus important qu’aujourd’hui, allant du golfe du Mexique au Sud jusqu'au Canada au Nord et connaissait une immigration importante : il fallait la peupler. De nombreux colons de langue française s’y sont installés ou y ont été déportés, comme les Acadiens. À La Nouvelle-Orléans, par exemple, les Français occupent à eux seuls une grande partie du secteur marchand et négociant[3].

Cette histoire commence avec Michel Giraud, né le 7 août 1778 à Saint-Fargeol, hameau de La Vallade, fils d’Antoine Giraud. Michel épouse Marie Champomier de Saint Hilaire de Pionsat, lieu-dit La Nareix (Puy de Dôme) le 29 février 1808.
Marie Champomier, fille de Bravy[4]Champomier, avait 6 frères et sœurs, dont Jean-Léon Champomier, prêtre, né le 21 janvier 1796 à Saint- Hilaire de Pionsat – La Nareix, personnage au caractère peu docile, que son évêque envoya comme missionnaire en Louisiane.

Jean Léon a été curé de Vincennes, en Louisiane (aujourd'hui en Indiana) où il y a comméncé la construction d'une église avec clocher de trois étages, dédiée à Saint-François-Xavier, dite « cathédrale », encore appelée aujourd’hui « Old Cathedral », dont il posa la première pierre en 1826. Il décéda de mauvaises fièvres au Mexique, où il allait récolter des fonds pour son église, en 1831, à l’âge de 35 ans.

À son tour, un de ses frères, Pierre Antoine Champomier, dit "Le Rouge", né le 1er janvier 1794 à Saint-Hilaire de Pionsat - La Nareix (Puy-de-Dôme)le rejoint en Louisiane. Marchand de bestiaux de son état, il achetait du bétail pour le vendre sur les marchés à Paris. Il embarqua au Havre pour rejoindre son frère Léon[5].

Il passa le restant de sa vie en Louisiane comme courtier en sucre de canne à La Nouvelle-Orléans. Il y écrivit des « Annales du sucre – The Statement of the sugar crop made in Louisiana », 7 exposés sur la récolte de sucre produit en Louisiane au cours des 15 années qui précédèrent la guerre de Sécession (1861 – 1865), histoire détaillée de la production de sucre de canne en Louisiane de cette époque, entre 1844 et 1862. Ces Annales figurent encore aujourd’hui au musée d’histoire de la ville.

Pierre Antoine Champomier fit venir en Louisiane son neveu, Pierre Antoine Giraud, fils aîné de Michel Giraud et de sa sœur Marie Champomier, qui lui vouait un grand respect et une grande admiration. Pierre Antoine Giraud fit fortune dans l’exportation de coton vers l’Europe, qui en était encore à cette époque à la culture et au tissage du chanvre[6], avant de revenir en France, probablement au début de la guerre de Sécession qui éclata en 1861 (1862 -bataille de la Nouvelle-Orléans). Au recensement de 1861, il n'y a plus de Giraud à Saint-Fargeol, Michel, son père, est décédé en 1857.

On retouve Pierre Antoine Giraud, rentré en France entre 1861 et 1866, comme maire du village en 1866[7]. Il y crée un vaste domaine agricole et construit le château de La Vallade qu'il occupa pendant les cinq dernières années de sa vie, bâtisse dans le style des maisons de maître du milieu du XIXème siècle, qui pourrait avoir inspiré celle que son neveu Charles Louis Albin édifia à Arc et Senans, et créa un vaste domaine agricole. Son frère, Charles Michel et son épouse, Sophie Regnard, viendront s'installer au domaine (recensement de 1866) ainsi que son neveu, Hyppolyte, fils de Michel, un peu plus tard (recensement de 1872).

Le frère de Pierre Antoine, Michel Giraud, né le 22 mai 1812 à Saint-Fargeol – La Vallade, maçon de son état « doté d’une force herculéenne », arrive à Liesle lors de son tour de France de compagnon. Il y fait la rencontre d’Annette Eugénie Lazarine Grignet de Saint-Loup et l’épouse le 14 juin 1841 à Liesle où il s’établit comme maçon (source : registre de l’état civil de Liesle).


On trouve à la même époque un François Secretain, né à Saint-Fargeol en 1818, maçon à Arc et Senans, qui a épousé le 7 septembre 1848 à Arc et Senans  Catherine Percier, fille de Claude Percier,  petite-fille de Jean Pierre Percier dit Ribouis. Il est vrai que les maçons du Limousin dont le savoir-faire était reconnu depuis le XVème siècle, s’expatriaient soit temporairement  soit définitivement pour exercer leur métier.

Annette Eugénie Lazarine est la fille de Jean Antoine Grignet de Saint-Loup, capitaine d’infanterie, né à Dole le 12 septembre 1758, décédé à Liesle le 28 février 1839 et de  Dame Françoise Joséphine de Cramans, originaire de Malans (70), décédée le 2 octobre 1838 à Liesle, dernière représentante de la maison de Cramans (Nobiliaire de Lurion).

Ils eurent 6 enfants, Charles Louis, Antoine Constant Hippolyte, Alexandre Marie Joseph Julien, Françoise Anaïs Eulalie, Charles Louis Albin et Marie Eugénie Anaïs.

Arbre généalogique de la famille Giraud.

Françoise Anaïs Eulalie, née à Liesle le 13 mars 1847 épousa Paul Achille François Victor Aigrot, né le 6 mars 1842 à Mont-le-Frânois, commune de Framont (70), où son père, Jean-Pierre Aigrot, né le 2 juillet 1810 à Ounans (39), était commis[8] au fourneau du Crochot (70).
Le 9 mai 1839, les deux sœurs Grignet de Saint-Loup, madame de Jacquemont et Annette Eugénie Lazarine liquident la succession de leurs parents par devant Me Tonnot, notaire à Quingey (3E57/36). Michel Giraud achète aux enchères 2 vignes sises à Chaudanne et une sise à la Caillette pour une valeur de 1350 francs[9]. C’est peut-être le début de la constitution du domaine viticole de la famille Giraud, situé sur le territoire de la commune de Liesle.

L'installation de Michel Giraud et de ses descendants à Arc et Senans est peut-être simplement dûe au hasard : il acquiert peu après 1847 une bâtisse dont la construction n'est pas terminée appartenant à Antoine Reverchon, jardinier à Fontaine-Argent, ancien messager des Salines, négociant, située sur la parcelle B109, au lieu-dit Aux Longues Raies, au centre du village. Antoine Reverchon a été saisi à plusieurs reprises entre 1845 et 1849 (Registre des formalités hypothécaires de Besançon 29/21, 30/11 et 42/9).

Michel et sa famille s’installe donc à Arc et Senans où il décède le 12 décembre 1865. Cette bâtisse s’élevait à l’endroit où se trouve aujourd’hui le portail d’entrée, on aperçoit sur la droite le mur d’enceinte du jardin attenant qui longeait le route départementale. C’est donc un peu par hasard que les Giraud ont fait souche dans notre commune.

Au cours des années 1881-82 et 83 Alexandre Giraud fait construire plusieurs bâtiments, dont le plus important  est celui de notre actuelle mairie, élevé sur de grandes caves voutées, conçu à l’origine pour servir de magasins et d’entrepôts, ainsi que quelques autres, encore visibles aujourd’hui,  appropriés à des ateliers, grange et écuries[10]. L’activité agricole de la famille Giraud reposait avant tout sur la vigne, ils possédaient un vaste vignoble sur le territoire de la commune de Liesle et la production de fruits.

Un peu plus tard, son frère Charles Louis Albin  fait  construire  le mur d’enceinte avec sa grille particulière longeant la route départementale et la serre qui, elle, n’existe plus. Immédiatement derrière la serre on peut encore trouver les vestiges d’une installation de production d’électricité au moyen d’une dynamo.

D’après le registre des propriétés bâties, la maison Reverchon est démolie en 1904 par Étienne Michel Alexandre Giraud, petit-fils de Michel. Le puits ainsi que l’auge et pierre situés à droite du portail en entrant en sont probablement les seuls vestiges de cette construction

Cette maison sera démolie en 1904 Par Étienne Michel Alexandre Giraud, son petit-fils, alors propriétaire du domaine depuis 1882. Le puits ainsi que l’auge et pierre situés à droite du portail en entrant en sont probablement les seuls vestiges de cette construction.

En 1923, Charles Louis Albin Giraud donne à titre de partage anticipé ses biens à ses trois enfants, Lazarine Antoinette Augustine, Hyppolyte Louis François et Étienne Michel Alexandre, industriel à Ornans, directeur de la Tricote[11]. Les biens situés sur le territoire de la commune d’Arc et Senans appartiennent dès lors en indivision à Antoinette et Hyppolyte, chacun pour une moitié,  qui resteront tous deux célibataires. Les héritiers feront l’acquisition en 1929 de la ferme de la Levée sise juste en face de leur propriété, appartenant à Angéline Chevalier.

Après le décès de sa sœur le 17 juin 1952, Hyppolyte renonce par acte notarié du 23 août de la même année à sa demi-part dans les immeubles d’Arc et Senans au profit de son frère Michel, moyennant une rente annuelle et viagère de 650 francs. Il décède le 25 juin 1960 à Saint-Maur-des-Fossés. Avec lui s’éteint la lignée des Giraud à Arc et Senans.
En 1961 la municipalité se porte acquéreur  de la propriété pour y installer la mairie située jusqu’alors place de l’église, au rez-de-chaussée de l’école de filles de Senans, ainsi que  le bureau de pos
te.

 


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[1] En raison de la couleur de sa façade.
[2] Le séquoia, disparu en Europe depuis l’ère tertiaire,  a été réintroduit à partir de la seconde moitié du XIXème siècle. Source : GOURDIN, Henri, Le retour des géants, Hommes et plantes No 68.
[3] Bourdeleis, Marjorie, Les immigrants français à La Nouvelle-Orléans au XIXe siècle, Annales de démographie historique, année 2000, p. 27-42.
[4] Saint Bravy est un saint local d’Auvergne, plusieurs églises portent son nom. Féminin Bravie.
[5] On trouve un P.A. Champomier sur les listes de recensement de la population française  aux USA de 1850.
[6] On trouvait des tisserands ou tissiers dans presque tous les villages. Xavier Michaud, mon arrière-arrière grand-oncle, était maître tisserand au village à cette époque et la maison possédait sa propre chenevière
[7] AD03, Recensement de 1866 – Saint-Fargeol.
[8] Le commis de fourneau ou de forge est l’assistant du maître de forge.
[9]AD25, Registre des formalités hypothécaires, cote QHYP/2/T224, art. 36.
[10] Jean-Baptiste RONDOT, Statistique historique complète d'Arc et Senans, 1886.
[11] Étienne Michel Alexandre, né à Arc et Senans le 29 octobre 1888. Il épouse Josèphe Louise Simone Husi, née à Pontarlier le 28 septembre 1902, le 15 octobre 1929 à Pontarlier, fille de l’industriel suisse qui avait établi une usine de tricotage mécanique à Pontarlier, puis une seconde à Ornans en 1920, dont Étienne Michel sera directeur. Il décède à Ornans le 27 décembre 1948.
Entre 1873 et 1895, les États européens prennent des mesures protectionnistes en relevant leurs droits de douane. Les industriels suisses vont contourner le problème en implantant leurs unités de production sur le territoire français, notamment à Pontarlier pour pénétrer le marché. C’est le cas de François Joseph Husi, qui fonde en 1895 une usine de tricotages mécaniques, de Zedel (automobiles Donnet-Zedel), Gurtner (carburateurs), Gerber (crème de Gruyère), Peter-Cailler-Kohler (chocolatiers). Source : Ponty, Janine et Hin, Laure, La Franche-Comté, carrefour de multiples influences, revue Hommes et migrations, 2009.