LA VOIE ROMAINE À ARC ET SENANS
Au début de la conquête en 58 avant JC, la Gaule est loin d’être un territoire uniformisé : il est composé de nombreuses tribus, qui s’étend sur une grande partie de la France actuelle, la Belgique, le Luxembourg, les Pays-Bas et l’Allemagne. Ces tribus ne partagent ni les mêmes coutumes, ni la même langue. Dans ses Commentaires sur la guerre des Gaules, Jules César divise la Gaule en trois parties : les Belges, les Aquitains, les Celtes.
En fait, les Romains avaient déjà un pied en Gaule bien avant le début de la conquête, intervenant sur demande de ses alliés - les Éduens qui demandent son aide pour combattre l’invasion des Helvètes, la bataille de Marius sur les Teutons à Aix (en Provence) – et son influence se faisait déjà sentir dans la Narbonnaise.
Après la conquête, la Gaule unifiée devient une province romaine sous Auguste. C’est alors que la Gaule a été inventée et naît alors ce que l’on va appeler la « civilisation gallo-romaine ».
Parmi toutes les œuvres de Rome dans le monde, la plus grande assurément et la plus majestueuse, la plus féconde en tout cas, ce fut la conception du vaste système des routes impériales. La route, c’est la voie ouverte non seulement aux armées, au magistrat qui dit le droit et impose la paix, non seulement aux marchandises qui cheminent de province à province, non seulement aux hommes qui prennent contact les uns avec les autres et, par ce contact, affinent la civilisation ; c’est surtout la vois ouverte à l’idée qui, partie du centre de l’Empire et des rives de la mer latine, atteint les terres les plus lointaines du continent européen et s’y diffuse.
Il était donc tout naturel qu’en Gaule l’organisation d’un bon réseau routier, qui avait pour objet de rattacher la Gaule à Rome par l’intermédiaire de Lyon, décrétée capitale de la Gaule romaine, fût le premier soin des Romains soucieux d’assurer leur conquête.
Mais, dans l’ensemble de la Gaule, le soldat a bientôt abandonné la route à d’autres. Dès Auguste, le premier empereur romain (-27 avant JC - +14 après JC), la voie romaine est devenue le canal, ramifié à l’infini, par lequel la vie et la civilisation romaine (Cf. la fameuse Pax Romana) a pénétré et imprégné le pays.
Les invasions barbares qui ont suivi n’ont pas effacé tout ce maillage de routes, l’excellence du système et la perfection de son établissement lui ont permis de traverser presque sans changement tout notre Moyen Âge.
Toutefois, la Gaule ancienne, celle d'avant la conquête, n’était pas pour autant dépourvue de voies de circulation. César lui-même s’est servi de ces routes aménagées par les Gaulois pour conquérir le pays. Certes, elles n’avaient pas pour caractéristique principale de conduire toutes vers le même lieu, en l’occurrence Lugdunum, mais à l’intérieur de chaque peuplade gauloise, de mener de l’oppidum principal, Gergovie, Bibracte et autres, vers les oppida secondaires, situées aux frontières. Si César a pu se déplacer aussi rapidement lors de sa conquête, c'est en grande partie grâce au réseau de voies de communication créé par les peuplades gauloises. Les Gaulois n'ont pas attendu la conquête de César pour commercer avec les Romains, ainsi que l'attestent les nombreuses amphores, datant d'avant la conquête, découvertes lors de récentes fouilles archéologiques. Ce qui permet aux historiens modernes de dire que « César n'a pas conquis la Gaule, ce sont les Gaulois qui sont devenus Romains. »
Les Gaulois n’étaient pas un peuple inculte : ils disposaient d’une organisation sociale et politique développée, ce qui leur a permis par ailleurs d’intégrer aussi vite la civilisation romaine. Le commerce existait déjà avant l’arrivée des Romains, les caravanes circulaient depuis la Méditerranée ou les Cornouailles dans toute la Gaule. La vison de peuplades vivant dans les bois de chasse et de cueillette, ne pensant qu'à se bagarrer est aujourd'hui dépassée. L'archéologie moderne a permis et permet de mettre à jour l'existence d'un artisanat très développé et de grande qualité, d'une agriculture évoluée basée sur des cultures et d'élévage et d'un commerce florissant.
Pour Agrippa et Auguste, qui ont conçu le plan d’aménagement des voies, il s’agissait d’établir des communications faciles et rapides entre Rome et la Gaule. Rome avait choisi Lugdunum comme capitale des provinces conquises, c’est donc vers cette ville que devaient converger les routes venant de Rome et c’est de Lugdunum que devaient partir les routes de toute la Gaule. Strabon, historien et géographe grec qui vécut à cette époque, dit, en parlant de Lyon : « Lyon se trouve au milieu de la Gaule comme l’Acropole au milieu d’une ville, au confluent des fleuves, le Rhône et la Saône, à proximité des diverses provinces. C’est pourquoi Agrippa en fit le point de départ des grandes routes qu’il ouvrit. »
Toujours selon Strabon, Besançon et Langres étaient chacune un carrefour important, d’où l’on pouvait atteindre soit le Rhin, soit l’Océan.
Cependant, si la mise en œuvre de ce réseau fut initiée sous Auguste, la réalisation couvrit toute l’époque romaine, bien après le règne de l’empereur Claude, qui naquit à Lyon et régna jusqu’en 54 après J.C.
Dans notre région, Maurice Piroutet, (Salins les Bains 1874 – 1939), distingue deux types de voies romaines :
- Les voies transversales à travers la chaîne du Jura,
- Les voies longitudinales, parallèles à la direction générale de celle-ci.
Les voies transversales :
La voie Porrentruy – Montbéliard, la plus septentrionale, continuation de la voie du Danube, suivant le Rhin, pasait à Mandeure (Epomanduodurum), se divisait alors en plusieurs branches vers la Saône.
La voie Orbe – Besançon qui franchissait le Jura par le col de Jougne et passait par Pontarlier. De cette ville, un embranchement se dirigeait vers Dijon par Salins et Aiglepierre. Cette route est de même considérée comme voie romaine par E. Clerc. M. Piroutet cite par ailleurs la Chronique de St Bénigne (vers 1050), qui qualifie elle aussi cette route de route romaine.
Ce passage est par ailleurs attesté depuis la haute antiquité par de nombreux tumuli, tant du côté de Pontarlier que sur le versant suisse.
Les voies longitudinales :
La plus importante de beaucoup est comme dont le tracé est décrit par E. Clerc, passant par Coligny, Lons-le-Saunier, Grozon, et venant, peu avant Besançon, rejoindre à Grandfontaine la grande route romaine de Besançon à Chalon-sur-Saône. Elle continue ensuite vers Mandeure (Epomanduodurum) et le Rhin par la vallée du Doubs.
En voici la description par E. Clerc :
« Elle sortait de Besançon par le pont romain (de Battant) et suivait la route actuelle de Dole, entre l’amphithéâtre et la colline funéraire de Champ-Noir. La ligne appelée aujourd’hui Levée de Dole, s’appelait au siècle dernier Levée des Romains. Elle arrivait, comme la route actuelle, près Grandfontaine, ….Là, sa trace est marquée sur la nouvelle carte d’État-Major. Elle traversait ce territoire, puis le bois de Torpes, où je l’ai suivie en 1838, pendant une demi-lieue, toujours frappé de sa conservation surprenante. La chaussée, tracée en ligne droite, a près de deux mètres d’élévation ; elle traversait la ville d’or renfermée avec Osselle dans la presqu’île du Doubs, passait cette rivière près du moulin de Reculot, sur un pont fortifié que domine de fort près le Chatelard, retranchement romain que je découvris au haut du bois. Elle conduit au bas de Villars-Saint-Georges dans un canton nommé le bas de la Voie, laisse à gauche les habitations de Fourg, et continue par les prés de le levée. Elle est très visible sur plus d’un kilomètre. En cet endroit la carte de Cassini et celle de France lui donnent le nom de Levée de César.
La voie romaine en lisière du bois du baron - Fourg
Elle effleure sous ce nom le bois du Baron, s’engage dans le canton de la forêt de Chaux, passe à gauche de la grange Jouffroy, de là au Vernois, dont le sol vers 1755 a rendu beaucoup de médailles du haut empire. Elle franchit la Loue à Arc ; sa trace dans le siècle dernier était fort visible jusqu’à Cramans, au-delà d’une croix. La chaussée au sortir de Fourg avait près d’un mètre de hauteur. On l’avait garantie des inondations de la Loue, aussi près de Senans elle s’élevait jusqu’à trois mètres et plus.
Près de Cramans, Cassini en indique encore la suite par un trait ponctué, puis il la perd. Mais au-delà, le pavé régulier en a été récemment reconnu dans les bois de Villers-Farlay, à deux kilomètres au couchant de Certemery, sur l’étendue d’un kilomètre. »
Annexe : Voir le tracé sur carte IGN

Le passage d’une voie romaine a laissé quelques traces dans notre village, qui, si elles ne sont plus très visibles, ont néanmoins marqué la toponymie. D'ailleurs, nous en utilisons encore aujourd'hui la majorité de son parcours. C’est ainsi qu’un lieu-dit, au centre du bourg, en face de la salle polyvalente, porte encore le nom de « à la levée ». La ferme qui s’y trouve, construite en 1883-84, porte elle aussi le nom de « ferme de la levée », au même titre que la « rue de la levée », qui s’embranche sur la rue des Graduations. Lorsque le conseil municipal prit à la fin du XIXème siècle la décision de donner un nom aux différentes rues du village, cette rue se nommait « rue Jules César » (source : dénombrement de la population de 1872).
En outre, E. Clerc mentionne que la dénomination de pérou ou pérouse est fréquemment rencontrée le long des routes romaines. La voie romaine qui emprunte la combe du Vernois, borde effectivement le bois de la Pérouse. Ce terme serait à rapprocher de celui de perré, remblai en pierres, chemin empierré.

La rue de la Levée telle qu’on peut la voir aujourd’hui n’existait plus du relevé cadastral de 1828, elle a été recréée postérieurement, globalement parallèle à la rue des Graduations, sur l'emplacement du chemin qui conduisait à l'ancien bac sur la Loue. lesquelles graduations ont été rapidement abandonnées par Jean-Marie de Grimaldi après le rachat de la Saline en 1843, qui considérait ce système inefficace et trop coûteux. Cette rue a été recréée, du moins jusqu'à la « route du Pont », à la demande des cultivateurs de l'époque pour donner un accès aux terrains agricoles situés au-delà de la graduation.
L’actuelle rue des Graduations, du moins dans sa partie jusqu’à l’emplacement du système de graduation, semblerait correspondre aux caractéristiques de la voie romaine : elle se trouve dans le prolongement de la route qui mène au Vernois (rue de Rans), les Romains privilégiaient en effet les tracés rectilignes, qui facilitaient leurs calculs, et on peut encore y constater aujourd’hui une élévation importante, supérieure à 2 mètres, par rapport au niveau de sol environnant.
Au-delà de l’ancienne graduation, dans l’exact prolongement de l’axe rue de Rans – rue des Graduations, on peut encore remarquer, y compris sur une centaine de mètres au sud du lotissement des gabelous, en direction de la Loue, une élévation du terrain importante, qui disparait ensuite. Dans la partie terminale, un peu moins haute, de cette élévation, au sud du lotissement, on remarque des pierres ou fragments de pierre remontés à la surface par les labours, alors que l’environnement général est plutôt composé d’éléments alluvionnaires (terre, sable et granulats polis).
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La levée rue des Graduations
Sur une vue aérienne prise avant l’implantation des constructions, on distingue, dans la partie nord du lotissement également une élévation du terrain sur 75 mètres, jusqu’à l’emprise de la graduation. Cette élévation de terrain au sud du lotissement est nettement visible sur les vues aériennes sous forme d’une bande plus claire dans les terrains cultivés.
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La voie romaine avant et après l'implantation du lotissement des Gabelous - Photos Google Earth.



En prolongeant en ligne droite cette élévation, toujours dans l’axe des rues de Rans et des Graduations et de l'élévation de terrain dans le lotissement des Gabelous, on aboutit à la Loue, à une distance d’à peine 100 mètres en amont du pont routier actuel, conformément aux écrits d'Édouard Clerc. La route romaine se poursuit ensuite, toujours selon Édouard Clerc, en traversant le village de Cramans par la rue principale en direction de Villers-Farlay
Il ne reste aucun indice permettant connaitre avec certitude quel moyen était mis en oeuvre pour la traversée de la rivière, gué, pont de bateau, pont en bois ou en pierre. Le cours de la rivière a évolué depuis cette époque et la violence des crues a sans doute emporté les éventuels vestiges entre l'extrémité de l'élévation au sud du lotissement et le cours actuel.

Vers le Nord, sur le relevé cadastral de 1828, on peut remarquer, en direction du Vernois et toujours dans le prolongement de l’axe rue des Graduations – rue de Rans, après la tranchée de la voie ferrée Franois – St Amour, à droite de la ferme Nicot, un chemin rectiligne, portant le nom de « chemin de la Pérouse », qui se dirige vers la combe du Vernois et emprunte celle-ci en direction de la Grange Jouffroy. Ce chemin existe encore aujourd'hui, comme l'atteste la vue aérienne, bien que la partie qui longe le ruisseau provenant de la fontaine de la Grange Jouffroy ait été quelque peu modifiée par le passage de l'oléoduc.

À droite le chemin qui longe le bois de la Pérouse au Vernois
Ce tracé correspond à la description qu’en a faite Édouard Clerc en 1847 et reste aujourd’hui encore bien visible, bien qu’une partie ne soit plus entretenue. À noter la dénomination sur le relevé cadastral de 1828 de bois de « La Perrière », pour désigner la forêt privée de la Pérouse.
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